Qu’ont en commun ce cher Chrodegang et Georges Pompidou ? Metz bien sûr !

Nous avons profité, avec Christine et Hervé, d’un week-end de la fin du mois d’août pour visiter les villes de Metz et Nancy, et surtout, le nouveau musée qui a fait tant de bruit ces derniers mois – il a été inauguré en mai –, le Centre Pompidou-Metz.

Ce musée est un lieu très particulier par sa conception. Il est un petit frère du Centre Georges Pompidou de Paris, et conçu pour accueillir des expositions temporaires tournantes. Le Centre Pompidou-Metz n’abrite ainsi aucune collection qui lui soit propre, mais réunit des oeuvres de plusieurs musées – et particulièrement de son grand frère parisien – pour des expositions qui ont toutes une problématique propre. C’est là que réside tout l’intérêt du musée, qui invite de ce fait les visiteurs à revenir à chaque nouvelle exposition. Pour plus de précisions, voici ce que dit le site officiel.

Le Centre Pompidou-Metz s’inscrit en droite ligne de la vocation originelle du Centre Pompidou : présenter et faire découvrir toutes les formes d’expression artistique, sensibiliser le plus large public aux oeuvres majeures des XXe et XXIe siècles et s’inscrire dans le paysage culturel de l’Europe. En étant un grand centre d’expositions et d’initiatives artistiques, reflet de la création contemporaine.

Le Centre Pompidou-Metz [est] la première décentralisation d’une grande institution culturelle nationale et parisienne […]. Il [bénéficie] d’atouts inestimables : un accès privilégié à la collection du Centre Pompidou [qui ne peut présenter au public que 1 300 de ses 60 000 oeuvres en réserve], la première en Europe et la deuxième au monde, pour bâtir ses expositions, l’accès au réseau international du Centre Pompidou, la notoriété que lui [confère] d’emblée l’un des noms les plus reconnus au monde dans le domaine de l’art moderne et contemporain.

En avançant sur le parvis et dans les jardins qui [relient] le centre-ville de Metz et la gare au Centre Pompidou-Metz, le visiteur [découvre] un édifice aux tons clairs et lumineux, puissant et léger à la fois, invitant à s’abriter sous son toit protecteur. Nous avons [disent les concepteurs du projet, Shigeru Ban et Jean de Gastines] imaginé une architecture qui traduise l’ouverture, le brassage des cultures et le bien-être, dans une relation immédiate et sensorielle avec l’environnement. L’édifice se présente comme une vaste structure de plan hexagonal, traversée par trois galeries. Il se développe autour d’une flèche centrale qui culmine à 77 mètres, clin d’oeil à la date de création du Centre Pompidou : 1977… L’ensemble évoque un vaste chapiteau, entouré d’un parvis et d’un jardin. A l’intérieur, l’ambiance générale est claire […].

L’architecture du Centre Pompidou-Metz présente des spécificités peu communes. Les volumes remarquables de sa grande nef, la diversité des lieux d’exposition, qui alternent entre grands plateaux libres et espaces plus intimistes, sont propices à l’inventivité et aux surprises pour le visiteur. Jamais figés, les espaces d’exposition peuvent être modulés pour permettre des lectures originales de l’art moderne et contemporain.

Chefs-d’oeuvres ? Les chefs-d’oeuvres dans l’histoire

Après cette petite présentation, voici le plat de résistance. Pour leur première exposition, les conservateurs du musée entreprennent de se demander, ni plus ni moins, ce qu’est un chef-d’oeuvre. « Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre ? La notion de chef-d’œuvre a-t-elle encore un sens aujourd’hui ? Qui décide ce qu’est un chef-d’œuvre ? Un chef d’œuvre est-il éternel ? ». Afin de répondre à ces questions, les concepteurs de l’exposition proposent un parcours qui se divise en quatre parties, composé de 800 oeuvres – pour la plupart issues des collections du Centre Pompidou – et étendu sur 5000 m², soit tous les espaces d’exposition du musée.

La première partie, chronologique, est intitulée Les chefs-d’oeuvres dans l’histoire. Le parcours est d’abord parsemé d’explications sur la naissance et la conception du chef-d’oeuvre au Moyen Âge et à l’époque moderne. « Au Moyen Âge, chaque membre des corporations d’artisans a le devoir de fabriquer un chef-d’oeuvre selon des règles prédéfinies. Il devient alors maître et ouvre son atelier dans le corps de métier correspondant ». A chaque fois, quelques exemples illustrent les explications. Ci-contre, pour la Renaissance et le début de la période moderne, une statue provenant du tombeau de René de Chalon, prince d’Orange (1519-1544), dite Le Squelette (v. 1550, Bar-le-Duc, église Saint-Étienne) de Ligier Richier (v. 1500-1567).

Puis, l’on effectue un petit saut dans le temps, « sous l’Ancien Régime, l’Académie élabore des théories sur l’art et dispense un enseignement répondant aux canons qu’elle définit […]. Les artistes de l’Académie exposent leur production au Salon. En 1748, Nattier y présente un portrait de la reine, qui séduit le public par sa simplicité et son naturel ». Voici ce portrait de la femme de Louis XV – je reparlerai d’ailleurs de sa famille plus tard.

Après un passage par le XIXe siècle – et les interrogations sur la naissance de la peinture moderne à la fin de ce siècle –, nous entrons dans les salles de l’exposition consacrées au XXe siècle. D’une façon originale, le parcours de ces salles peut être anticipé ou regardé ultérieurement de manière déformée, par le truchement d’un jeu de miroirs disposés au plafond. Cette construction est très originale et offre un patchwork d’images renvoyées des salles d’exposition – des morceaux de tableaux ou des autres visiteurs.

Cette partie de l’exposition comporte plusieurs oeuvres « cubistes », par exemple de Fernand Léger (1881-1955), artiste de la première moitié du XXe siècle. La Noce (1911, huile sur toile, 257×206 cm) est un tableau de grandes dimensions et coloré par rapport aux oeuvres précédentes de l’artiste. Le traitement est monumental – du fait des nombreux personnages impliqués –, et l’effet tumultueux – une caractéristique des travaux de Léger jusqu’au début des années 1920 [1].

Une autre des toiles de Ferdinand Léger, Les disques dans la ville (1920, huile sur toile, 130×162 cm) est exposée. La ville est un objet que l’artiste entend approcher avec un « regard nouveau », « la ville qu’il peint est une ville entièrement moderne, avec des couleurs vives, de la lumière, des lettres et des signes échappés d’affiches et de panneaux de circulation » [2].

Le nouveau musée permet aussi l’exposition d’oeuvres que le Centre Pompidou de Paris ne pouvait accueillir en raison de leur taille [3]. Les décors du palais des Chemins de Fer de Robert Delaunay (1885-1941), que l’artiste créa en 1937 à l’occasion de l’Exposition Internationale de Paris, trouvent leur place dans les hauts espaces du rez-de-chaussée. Ce sont des reliefs muraux en couleur, les Reliefs pour l’escalier du palais des Chemins de fer et l’Entrée du Hall des réseaux du palais des Chemins de fer (peintures en relief sur panneaux de bois) [4].

Cette partie de l’exposition comporte en outre une oeuvre de Séraphine Louis, dite de Senlis (1864-1942), artiste autodidacte. Il s’agit de l’Arbre rouge (1928, huile sur canvas, 193×130 cm).

Enfin, le parcours des « chefs-d’oeuvres dans l’histoire » se termine par un triptyque restauré pour l’exposition, formé des trois Bleu(s) de Joan Miró (1893-1983). Les Bleu I, II et III (1961, 270 x 355 cm, 270 x 355 cm, 268 x 349 cm) sont un aboutissement des recherches de l’artiste, qui souhaitait « atteindre le maximum d’intensité avec le minimum de moyens ». « Évoquant le ciel, le silence, les fonds sonores, les immensités sidérales, ces tableaux demandent aux spectateurs plus qu’un regard, une immersion totale, une contemplation proche de la méditation, du recueillement. Une tension, aussi, de l’œil et de l’esprit, qui se prennent aux variations d’éléments minimes: ronds noirs, trait rouge, ligne filiforme saisis dans le rythme d’abord confus du premier tableau, ensuite linéaire et de plus en plus épuré du dernier de ces tableaux » [5].

Histoires de chefs-d’œuvre

L’exposition se poursuit au premier étage par les « Histoires de chefs-d’oeuvres », ambitionnant de décortiquer plusieurs œuvres, en présentant leur création, leur accueil par le public, la critique etc. Des panneaux explicatifs bien conçus sont disposés à côté de chaque création afin de rendre cette approche pédagogique.

Nous avons notamment pu admirer et poser devant le Grand Intérieur rouge (1948, huile sur toile, 146×97 cm) de Henri Matisse (1869-1954).

Voici ensuite quatre œuvres [arbitrairement sélectionnées par moi !] ainsi que les commentaires et explications fournies par les conservateurs de l’exposition.

Tout d’abord, un tableau de František Kupka (1871-1957), Ordonnance sur verticales en jaune (1913, Huile sur toile).

« De 1911 à 1913, Kupka se consacre à une nouvelle série intitulée Ordonnances sur verticales. Cet ensemble témoigne de ses premières expériences autour de l’émancipation de la ligne et de la couleur à l’égard du motif. Ici, la composition rectiligne est fondée sur une gamme de couleurs froides et dégradées, dont le rythme et l’alternance syncopée évoquent les recherches de Kupka autour de la musique et de la couleur. Sa peinture puise « son dynamisme en elle-même comme le fait la musique », déclare Apollinaire. Cette œuvre s’inscrit dans une période décisive de l’abstraction : elle est à rapprocher des réalisations contemporaines de Kandinsky ainsi que de l’orphisme de Delaunay ».

Le Magasin de Ben (1958-1973) est une œuvre très originale – du moins de mon point de vue.

« Le Magasin de Ben est la reconstitution d’un authentique commerce et lieu d’art, jadis situé à Nice. Agitateur et mégalomane, Ben systématise le geste de Duchamp et déclare : « Tout est art ». Il signe de son nom aussi bien des objets que des notions abstraites. L’intention et l’attitude priment sur l’œuvre. « [Je] ne pouvais plus rien jeter. Une allumette était aussi belle que la Joconde. Il fallait donc tout garder ». Le Magasin se transforme en une foisonnante installation-brocante, constamment en métamorphose. L’établissement accueille expositions et performances. Il devient une curiosité touristique et le point de ralliement de la jeune scène artistique niçoise. En 1972, Ben décide de démonter le Magasin, devenu par ailleurs trop petit, pour l’exposer ».

Cette œuvre de Simon Hantaï (1922-2008), Peinture (Ecriture rose) (1958-1958, encres de couleur, feuilles d’or sur toile de lin fine, deux morceaux cousus) est également exposée.

« Longtemps restée dans l’atelier de l’artiste, la toile trouve son titre vingt-cinq ans après sa réalisation : « On ne sait pas ce que l’on voit. […] Je n’ai utilisé aucune couleur rose et ça fait rose. Voilà le mystère. Le mystère est rose. Quel est le titre maintenant ? Ecriture rose« . Cette œuvre a été produite au cours de l’année 1958-1959, durant laquelle Hantaï s’impose une discipline quotidienne : chaque matin, il recopie inlassablement des textes religieux et philosophiques. Cette écriture à peine ébauchée qui envahit la toile est ponctuée par une croix grecque, une étoire de David et une tache « devenant signe de Luther ». Message mystique ou toile d’écriture, cette œuvre témoigne aussi de la réflexion du peintre sur les problèmes de la création ».

Enfin, ce fac-similé de Rotoreliefs (1935, disques en carton, imprimés recto verso en lithographie offset) de Marcel Duchamp (1887-1968) hypnothise quelque peu !

« Duchamp élabore les Rotoreliefs comme des jouets optiques à partir de disques-spirales employés, dès 1926, dans son film Anémic Cinema. Breveté et édité, ce projet inédit est un fiasco commercial, mais des scientifiques assurent l’artiste qu’il a créé là « une nouvelle forme, inconnue auparavant, pour produire l’illusion du volume et du relief ». Cette série de douze lithographies, imprimées recto verso sur six disques en carton, présente des compositions vivement colorées de cercles excentrés. Les Rotoreliefs sont conçus pour être placés sur des tourne-disques et regardés d’un seul œil. Ils semblent se creuser ou se gonfler, illustrant ainsi la réflexion de Duchamp sur la « quatrième dimension » et la « perception tactile d’une perspective » ».

Cette partie de l’exposition comporte encore de nombreuses œuvres très intéressantes. Je terminerai juste par une construction en polystyrène disposée au fond de la galerie – et à travers laquelle passe de la lumière. Elle s’intitule Jordan (2010) et a été réalisée par Xavier Veilhan.

Les Rêves de chefs-d’œuvre

À l’étage supérieur, l’exposition se poursuit par un retour sur les musées eux-mêmes. Des maquettes, des photographies ou encore des archives audiovisuelles reviennent sur les desseins et les constructions de « musée[s] rêvé[s] ».

Pour les Bisontins, voici la maquette du Musée des Beaux-Arts par Louis Miquel.

Voici la maquette d’un autre musée, qui, je pense, n’a pas besoin d’être présentée.

Enfin, deux maquettes du musée dans lequel nous nous trouvions.

Chefs-d’œuvre à l’infini

La dernière partie de l’exposition est consacrée au XXe siècle, « [interrogeant] la persistance de la notion de chef-d’œuvre […] à l’ère de la reproductibilité des images ».

L’un des artistes incontournables de cette époque demeure Picasso, dont La Muse (1935, huile sur toile, 130×162 cm) est exposée. Cette toile traite du thème de l’atelier de l’artiste, et évoque le refuge que cet endroit constitue, isolé du reste du monde [6].

L’un des autres artistes majeurs du XXe siècles exposé est Yves Klein (1928-1962), célèbre pour ses recherches sur la couleur bleue – il dépose même un brevet d’une formule de bleu –, et ses tableaux faits de l’empreinte de corps humains. Voici l’une de ces œuvres, La grande anthropophagie bleue. Hommage à Tennessee Williams (1960, pigment pur, résine, papier marouflé sur toile, 407×275 cm).

Plusieurs collages, gouaches découpées, de Henri Matisse sont exposés, à commencer par Icare et Le lanceur de couteaux (1946, papiers gouchés, découpés et collés sur papier marouflé sur toile). Ces deux collages sont tirés de la maquette du livre Jazz, publié en 1947, et rassemblant des planches colorées et des pages d’écriture [7].

Une des plus célèbres toiles de Vassily Kandinsky (1866-1944), Bleu de ciel (1940, huile sur toile, 100×73 cm), prend également place dans l’exposition. Cette œuvre date de la dernière période de la vie du peintre, et témoigne du renouvellement de l’artiste. Ce dernier évoque notamment dans ce tableau la « liberté du rêve » [8].

Dans cette dernière salle du musée, sont également exposés plusieurs livres, affiches, pages de journaux etc. C’est le cas de cette amusante une de Charlie Hebdo (1er février 1979, n° 429).

Pour terminer, voici l’une des vues sur la ville de Metz qu’offrent les différentes galeries du musée. En effet, l’édifice a été pensé de telle sorte qu’il offre des points de vue sur les alentours et différentes parties de la ville. Au dernier étage, c’est la cathédrale qui est à l’honneur.

 

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Voir l’article dans la rubrique L’art pour tous de la Tribune de Genève.
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